L’Appel du Nord : Vers le Vallon de Narreyroux
L’air mord un peu les joues, un froid sec, presque cristallin. À l’entrée du vallon sauvage de Narreyroux, le monde semble déjà s’éloigner derrière nous. Les mélèzes ont perdu leurs ors, et seules leurs branches sombres se détachent sur le blanc jeune de la neige.
Notre guide harnache la meute : Rustine, Patchoc, Freya, Flocky, chacun avec son caractère, son éclat dans les yeux. Les pulkas attendent, chargées pour quatre jours d’autonomie.
Flocky, fidèle à lui-même, se fait déjà remarquer : il s’avance, une patte levée avec une innocence parfaitement jouée, quémandant une caresse... avant de lorgner, l’air de rien, le sachet de saucisson dans la pulka. Freya, elle, chante. Impossible de l’ignorer : son hurlement résonne contre les falaises comme pour réclamer qu’on se mette enfin en route. Patchoc fait le beau, museau haut, regard lointain : la prestance d’un husky, mais sans grande hâte à tracter. Rustine, au contraire, s’avance avec la détermination tranquille de ceux qui aiment aider, partager, tirer.
Les premières foulées en raquettes se font dans le craquement doux du givre. Les chiens prennent le rythme, la longe se tend, la pulka glisse. L’aventure commence.
Dans l’après-midi, les nuages se lèvent et dévoilent une trouée de lumière. Le vallon se dessine comme un amphithéâtre blanc, immobile. À l’orée d’une clairière, un petit chalet d’alpage non gardé apparaît, posé là comme une halte oubliée du monde. On pousse la porte. Odeur de bois sec, un banc, une table, quelques couvertures rêches : tout y est.
La première nuit s’annonce simple, rustique, et déjà polaire.
Aube Blanche : Installation du Camp Sous le Cirque
À l’aube, la neige scintille d’un bleu tendre. Le silence est si vaste qu’on entend presque l’air glisser sur les roches. Les chiens s’ébrouent, soulèvent la poudre. Freya chante encore on dirait qu’elle réveille la montagne.
Nous repartons vers le haut du vallon. La pente se fait plus franche, les pulkas mordent dans la trace, Rustine redouble d’efforts, Patchoc traîne un peu mais se laisse convaincre par les encouragements. Flocky, lui, avance avec ce mélange de malice et de sérieux qui le caractérise : l’air de rien, mais toujours à l’affût d’un morceau de fromage qui pourrait tomber dans la neige.
Vers midi, le cirque du vallon se dévoile, majestueux, encerclé de cascades de glace figées dans le froid. Les parois s’élèvent comme des murailles de cristal. Le lieu impose le respect.
C’est ici que nous établirons notre camp pour les deux prochaines nuits. Tentes montées, pulkas rangées, neige tassée pour le foyer. L’installation devient un geste commun, une petite chorégraphie d’expédition nordique.
Le soir, le froid tombe vite. Les chiens forment un cercle autour du feu, certains roulés en boule, d’autres attentifs à tout. Les flammes lèchent la nuit. Le ciel se couvre d’étoiles, nettes, tranchantes. On se sent infiniment petits, mais parfaitement vivants.
Le Cirque des Glaces : Une Journée Suspendue
Le matin, le froid est plus vif, presque polaire. La condensation s’est figée en aiguilles de givre sur les tentes, et les pulkas ressemblent à de petites embarcations prises dans la banquise.
La journée se déroule entre exploration et silence. On remonte les pentes douces du cirque, longeant les barres glacées où la lumière joue en reflets turquoise. Les chiens tracent leur chemin dans la neige fraîche : Rustine mène la marche, Patchoc flâne mais suit, Freya hurle sa joie à chaque pause, Flocky surveille, la moindre miette susceptible de tomber.
Le temps s’étire, lent et dense. Le vent souffle parfois, emportant des volutes de neige en serpentins légers. Un rapace passe, seul trait sombre dans le ciel clair.
L’après-midi, nous revenons au camp. Le soleil bas colore les parois d’un rose mordoré. Le froid s’installe aussitôt derrière lui.
Le soir, autour du feu, on partage un repas chaud. Les chiens dorment, roulés dans la neige comme des pelotes de laine nordique. Le silence est total, profond, enveloppant. Une paix blanche.
La Descente : Retrouver la Vallée
Dernier lever. Le camp se délite lentement dans la lumière grise du matin. Les chiens s’étirent longuement, puis viennent un à un chercher une caresse. Freya geint pour être la première. Patchoc fait semblant de ne pas être pressé, mais il s’avance quand même.
Les pulkas sont chargées, les raquettes fixées. On prend la direction du bas du vallon, laissant derrière nous les cascades figées, la clarté glacée, la trace de nos pas.
La descente se fait douce. Parfois, les chiens tirent un peu plus fort, comme pour prolonger l’aventure ; parfois ils ralentissent, humant l’air, savourant le retour. La forêt réapparaît, les mélèzes dressent leur dentelle sombre. On entend à nouveau des oiseaux, un ruisseau dégelé, des bruits d’arbres. La vie revient doucement.
En début d’après-midi, nous retrouvons la vallée. Les pulkas sont couvertes de neige, les chiens ont les pattes glacées, mais tous semblent sereins.
On détache les harnais. Ils s’assoient, nous regardent. On comprend.
Quatre jours dans le froid blanc, quatre jours d’effort partagé, quatre jours d’un lien rare avec la meute.
Ce raid n’était pas seulement une traversée.
C’était, dans le silence polaire du vallon de Narreyroux, une manière d’écouter à nouveau le monde. Une manière de retrouver l’essentiel.
Récit de Anaelle, qui a participé à un séjour en février 2026.